Les planches de la salle Patro-Le-Prevost ont abrité samedi 28 février 2015, à Montréal, la troupe du Théâtre Du Renouveau Amazigh (TRA), en berbère Amezgun Amaynut Amazigh, devant un public bien qu’initié à la production du TRA, est toujours désireux d’embarquer dans une nouvelle aventure théâtrale. La nouvelle pièce « Abbuh.com » est un cri d’alarme. Il s’agit d’un cri qui tient en éveil les consciences et qui invite à une nouvelle réflexion sur l’état des lieux de la société kabyle à l’ère moderne. « Abbuh.com » se veut le clairon du matin qui éveille les dieux du jour. Elle propose un regard critique, renouvelé, voire avant-gardiste, mais assurément bienveillant.   

Né de l’ACAOH, une association d’enseignement de tamazight à Ottawa-Hull, le TRA a produit, en plus de « Tidak n Nna Fadma » et de « Ass n unejmaa », la pièce « Abbuh.com ». Composée de cinq comédiens, dont l’auteur de la pièce et metteur en scène, Arab Sekhi, la troupe nous fait plonger dans le quotidien de ses personnages dans un cybercafé qui débattent du pouvoir d’achat, du chômage, de l’immigration, de la langue, de l’héritage, de la lecture de l’histoire, de la responsabilité de tous face à la situation, etc.

L’organisation de ce spectacle relève de la responsabilité de Mourad Mohand-Said, architecte et gestionnaire de profession, qui est manager du TRA. Il s’occupe de la logistique, de l’organisation, de la production et des communications du TRA. « Mon objectif depuis qu’on fait fonctionner le TRA, c’est d’avoir une présentation aussi professionnelle que possible, c’est-à-dire pas de mélange, pas d’improvisation, un théâtre qui n’a rien à envier au théâtre québécois ou canadien, ici. En terme de contenu, c’est Arab qui s’occupe du contenu, moi, je m’occupe du contenant. Je m’occupe de la gestion des médias, de Facebook, des courriels, de la promotion, de la logistique (micro, lumière), de la signature des contrats, des besoins des acteurs, etc. Je m’entoure aussi de jeunes pour m’aider, ils sont rémunérés. Nous aimons insuffler cette vision positive des Kabyles. On n’improvise pas, on planifie, on communique et on essaye de donner un produit de qualité à nos téléspectateurs. »

Tout en tenant compte de la personnalité et de l’expérience de chacun, Arab Sekhi a réussi, à créer, en plus d’une pièce, une équipe. Il a su se servir des planches pour créer un théâtre où l’humour côtoie le drame, la poésie accompagne la prose, l’émotionnel supplante le rationnel et où les jeunes coudoient les ainés. Une planche où l’exercice linguistique s’imbrique dans la pratique théâtrale et où le répit tutoie la rigueur à la canadienne. La même pièce sera jouée le 28 mars à la même salle à Montral.

Les membres de la troupe

Vous trouverez ci-dessus une courte présentation des membres de la troupe ainsi que l’interview que le dramaturge et metteur en scène, Arab Sekhi, nous a accordée.

 

Hocine Toulait, 56 ans, économiste de formation, boursier pour Paris avec Arab Sekhi et ami de toujours. De son retour de France, il devient professeur d’économie à Université de Tizi Ouzou, puis gestionnaire et responsable. Il est aussi cofondateur de l’ACAOH. Bref, rien ne le prédestine au théâtre. Toutefois, il répond présent lorsque l’auteur le sollicite. Hocine Toulait joue d’abord le rôle de médecin dans « Tidak n Nna Fa » en 2006, première tentative qui a connu un franc succès. « Tidak n Nna Fa » est aussi pour lui une occasion pour rendre hommage à la femme kabyle et pense que « le meilleur cadeau qu’on puisse faire à une femme kabyle c’est de parler de ses mérites, de ce qu’elle fait, etc. ». Il joue par la suite le rôle du directeur d’école à la retraite dans la pièce  « Ass n unejmaa » en 2009. Enfin, il joue le rôle de Dda Meqwran, un retraité de l’enseignement et écrivain public dans la pièce « Abbuh.com ».

 

Brahim Benammar, 59 ans, il joue le rôle, en 2009, de Cheikh Meziane, un imam du village dans « Ass n unejmaa ». Même difficile, le travail et la rigueur ont eu raison des difficultés qu’a rencontrées Brahim : « quand Arab m’a demandé de jouer dans Ass n unejmaa », j’étais volontaire. Lors de notre première réunion, il m’a remis le texte. Je n’ai pas pu dormir pendant deux ou trois jours. Je n’ai pas étudié le kabyle, alors que le texte était en kabyle (…), mais il m’a aidé. On a fait des répétitions deux fois par semaine pendant peut-être une année. Et à chaque réunion et à chaque rencontre, c’était un plaisir de jouer ». Ensuite, Brahim joue, toujours dans la même ambiance, le rôle de Laqasma, un retraité et ancien chef de Kasma FLN dans « Abbuh.com ».

 

Hakim Abdat, « Comme Dda Brahim, avant (le TRA), je n’avais pas d’expérience dans le théâtre, on a fait une pièce entre amis en 2006 pour rendre hommage à Mohya. C’est de cette expérience que Dda Arab nous a invités à rejoindre le TRA. Je n’ai jamais cru faire du théâtre un jour, d’habitude je suis timide. » Le TRA qui a servi de lieu d’expression, a été l’occasion pour Hakim de sortir de sa timidité. Hakim rejoint le TRA en 2009 pour interpréter le personnage de Lhag Alemmas, notable du village et retraité de France, dans « Ass n unejmaa ». Il jouera le même rôle dans « Abbuh.com ».

 

Nordine Bala, il arrive au Canada, à Ottawa-Hall, en 2005, étudie en finance. Il est actif, membre de l’ACAOH, puis de son conseil d’administration. « J’ai travaillé au sein de l’association avec Arab Sekki, qui était président du conseil de l’ACAOH. J’ai joué avec Hakim, dans la pièce « Médecin malgré lui » de Moyha ». Pour Nordine, le TRA a été aussi une école de pratique de la langue étudiée dans l’ACAOH. « J’ai appris à lire d’abord « taqbaylit » et grâce au théâtre, j’ai appris beaucoup de mots et cela m’a permis de lire aussi en kabyle. » Il interprète le rôle de Mennad, diplômé en comptabilité et réparateur d’ordinateurs, à la fois dans « Ass n unejmaa » en 2009 et dans « Abbuh.com » aujourd’hui.

 

Entretien avec le dramaturge Arab Sekhi

Saliha Abdenbi : En quoi consiste votre partenariat avec Berbère Télévision (BERTV) et quelle est la portée symbolique et politique de cette rencontre, plus largement de la conjonction entre un média lourd berbère,  BRTV, et les activités culturelles berbères longtemps marginalisées par la télévision algérienne?

 

Arab Sekhi : D’abord du point de vue général, je qualifierai la relation qu’il y a entre Berbère Télévision et que ce soit le TRA (Théâtre du renouveau amazigh) ou les autres organismes, qu’ils soient culturels ou d’enseignement de tamazight, d’une relation de symbiose. Ce que je veux dire par là, c’est que l’objet même de Berbère Télévision c’est faire la promotion de la culture amazighe. Or, si BERTV est le média, qui va faire la promotion de la culture amazighe, (cette dernière) est faite par la création artistique, que ce soit par la création artistique en grande partie ou bien par les débats sur beaucoup d’enjeux de société. Donc, nous sommes un peu les acteurs qui font la promotion de la culture; Berbère Télévision est la plate-forme, la fenêtre qui va justement servir de lien entre ceux qui créent, ceux qui font et le reste, que ce soit la diaspora ou que ce soit au niveau de l’Algérie. Et je dois dire que le fait de rendre Berbère Télévision accessible sur le Net est un coup de maitre, parce ce que, de cette façon, Berbère Télévision s’est affranchie de la tyrannie des chiffres, des nombres, de l’audimat. Par exemple, ici, pour que Bell accepte d’héberger ou de distribuer le signal de Berbère Télévision, il a fallu montrer qu’on a un certain nombre, qu’il y ait un seuil minimal, etc. Il y a quand même la tyrannie des chiffres et des nombres. Mais aller sur Internet où tout individu, quel que soit l’endroit où il est au monde, peut en fait accéder à Berbère Télévision, je pense que c’est un coup de maitre.

Maintenant pour le partenariat (avec BERTV), je pense qu’il y a un partenariat évident non dit entre Berbère Télévision et tous les artistes amazighs. C’est tacite, c’est notre média, et nous sommes ces artistes qui créent, chacun avec ses propres moyens. Donc, je dirai presque que c’est un partenariat naturel qu’on n’a même pas besoin d’officialiser.

« On ne peut plus compter ni sur les ancêtres, ni sur le Djurdjura. Nous devons nous protéger nous-mêmes; encore plus, c’est à notre tour maintenant de protéger nos ancêtres et les trésors qu’ils nous ont légués. Et je pense que nous avons tout ce qu’il faut, en nous, pour pouvoir les protéger et leur assurer l’éternité qu’ils méritent. » Arab Sekhi

Par contre, il peut y avoir des partenariats un peu plus officialisés, un peu plus limités et c’est celui que nous pensons avoir avec BERTV. Je dois signaler que nous avons toujours permis à BERTV de diffuser les pièces théâtrales gratuitement, c’est clair; (par exemple), « Nna Fadma » a été diffusée plusieurs fois, « Ass n unejmaa » a été diffusée (également). Donc, je pense  que c’est notre façon d’aider un peu notre culture et BERTV, et ils nous le rendent bien en faisant la promotion de cette pièce, par exemple.

Par contre, nous voulons passer à un autre stade, à une autre étape de notre partenariat, c’est la possibilité de produire les pièces de théâtre en France, présenter « Tidak n Nna Fadma » ou « Ass n unejmaa ». Berbère Télévision ont une salle, ils ont certainement un réseau de salles, etc. (…) c’est un peu notre vœu, avec Berbère Télévision ou avec un autre partenaire. Maintenant le TRA sent le besoin de passer à une deuxième étape, c’est-à-dire aller un peu en dehors des frontières de l’Amérique du Nord, aller un peu vers la France, l’Europe et pourquoi pas l’Algérie. Bon, nous sommes à la recherche de partenaires. Si c’est Berbère Télévision tant mieux, nous pensons qu’ils ont les moyens, c’est un partenariat gagnant-gagnant.

Si je veux résumer, il y a un partenariat naturel entre les artistes berbères et la télévision berbère, puis il peut y avoir des partenariats un peu plus localisés, un peu plus restreints comme le nôtre.

S.A. : Qu’est-ce que c’est le Théâtre Du Renouveau Amazigh? Pourquoi le renouveau? En quoi consiste le renouveau amazigh? Quels en sont les indices? Bref, quelle est votre approche?

A.S. : Pour le nom lui-même, nous pensons, peut-être que nous sommes très optimistes, qu’il y a une espèce de renouveau dans la culture amazighe. Nous pensons que nous commençons à voir les choses différemment. Et d’ailleurs, le thème de la pièce « Abbuh.com» est exactement cela. Il est temps de regarder objectivement ce que nous sommes, ce que nous voulons, ce que nous pouvons et ce que nous avons fait de bien et de moins bien. Il est temps de se regarder objectivement dans le miroir et de se dire, voilà comment je suis. Et c’est avec mes qualités et mes défauts que je devrais continuer le reste du chemin. Si jusqu’à présent, nous avons créé des mythes, nous avons idéalisé notre lutte, notre culture et notre société kabyle, c’était absolument indispensable. C’est un réflexe de survie. Il fallait créer des mythes, il fallait idéaliser, sinon on ne peut pas commencer notre « longue marche ». Il fallait des mythes pour nous faire bouger.

Mais nous sommes maintenant à une étape de notre marche vers la promotion de notre culture où il est absolument temps de se regarder en face, c’est comme cela que nous pourrons terminer le chemin, en étant objectif. Sinon ce serait du suicide intellectuel et culturel. Si on continue à se nourrir des mythes, à ne pas regarder la vérité en face, on va, en bon québécois, frapper à un mur, c’est du suicide, c’est de la fuite en avant. (…) Nous avons raté des virages importants de notre culture. Il est vrai que le régime en Algérie a tout fait pour discriminer la langue et pour même l’étouffer, mais ce ne sont pas les seuls fautifs. Il est temps de faire la part des choses et de dire : nous avons aussi notre part, consciemment ou inconsciemment, dans cette espèce d’aventure pas toujours heureuse qu’ont connue notre culture et notre société.

Et pour revenir au Théâtre Du Renouveau, nous croyons fermement qu’il y a un renouveau : des tas d’artistes, un peu partout, essayent de dire un peu la même chose, de lancer le même cri que nous avons lancé dans la pièce. Alors nous pensons que c’est le temps du renouveau. Nous voulons dire par le renouveau que nous pensons qu’il y a beaucoup de monde, de Berbères, d’Amazighs ou de Kabyles qui commencent à dire qu’il faudrait vraiment qu’on s’arrête un peu et considérer le chemin qu’on a fait et voir un peu ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. C’est une espèce de renouveau dans la façon de nous voir en tant que peuple, mais aussi on parle de renouveau, parce que nous sommes à la croisée des chemins. C’est une étape importante dans notre culture.

Un paysage de la Kabylie maritime

Et nous pensons que le théâtre que nous voulons faire va aider à ce renouveau-là. Donc, ce n’est pas nous qui apportons le renouveau, ce serait très prétentieux. C’est juste que nous pensons qu’il y a un mouvement, concerté ou non, conscient ou non, peu importe. Il y a comme une sorte de réflexe (…) qui commence à dire qu’il faudrait voir où est-ce qu’on en est? Qu’est-ce qu’on a fait de bien? Qu’est-ce qu’on a fait de moins bien? Nous pensons que le théâtre que nous voulons faire s’inscrit dans cette nouvelle perspective sur le théâtre kabyle.

S. A. : Si l’on revient à votre nouvelle pièce « Abbuh.com», pourquoi ce choix de titre? Qu’avez-vous voulu poser comme problématique? Et la troupe qui la joue, et dont vous faites partie, est-elle officiellement la troupe du TRA?

A. S. : Pour le titre, « Abbuh » est un cri au secours, c’est un cri d’alarme, c’est aussi une façon de prévenir les gens : Attention! Il y a des dangers. Le « .com » c’est quand on veut parler de la modernité, de l’ère moderne, c’est « .com », c’est internet. Nous sommes dans un environnement complètement différent, un des personnages dira tout à l’heure dans la pièce (en berbère) : « Aadaw n tura ur tihebbes wedrar, wala times, ala allagh kan i s izemran ». Nous sommes à une époque où l’adversité (n’est pas) telle que l’ont connue nos ancêtres, c’est-à-dire (par) des armées d’envahisseurs, puis contre ces armées, il y avait des parades, il avait des montagnes (…), il y avait le relief géographique, il y avait aussi des hommes qui se battaient. On avait presque une possibilité de répondre à de telles agressions. Mais maintenant ce ne sont plus des agressions physiques, ce n’est plus militaire. Elle vient de partout. Avec les télécommunications, les nouvelles technologies, l’invasion se fait de mille et une façon. Donc, il va falloir répondre à cela. Voilà d’où vient le titre plus au moins.

Maintenant la thématique de la pièce, comme je vous le disais, il y a des questions toutes simples (auxquelles il faut répondre d’abord, la première est) qu’est-ce qui a fait que nous sommes arrivés à une telle situation? Je ne dis pas que la situation est catastrophique, mais je dis aussi qu’on aurait pu aller plus loin que là où nous sommes maintenant. La Kabylie est en train de vivre une crise à multi-facettes, une crise économique identitaire, politique, spirituelle, une crise même au niveau de la confiance en soi. Donc, comment se fait-il que nous en soyons arrivés à cela, qui est responsable, qui est à blâmer? Il faut se poser la question. Est-ce que ce sont les ennemis de toujours ou est-ce que nous avons notre part dans cette espèce d’impasse? Cela est le premier constat. La pièce décrit un peu les différentes crises, chaque personnage va apporter un éclairage différent à la crise multiforme que nous connaissons.

Ensuite, la deuxième question à poser (concerne la solution). Il va falloir proposer quelque chose, c’est cela le plus important. Sauf qu’en tant qu’artiste, tu proposes une solution, mais tu ne donnes pas de leçons. La marge est très restreinte. Il faut faire attention pour que cela soit perçu comme une vision d’un artiste; la façon dont il voit la société, dont il voit l’évolution, dont il essaye de décrire les facteurs, les éléments qui ont amené à la situation, et les solutions ou les voies à explorer que lui propose. Mais il faut faire très attention, le choix des mots (dans ce cas-là) est très important parce que la frontière entre donner sa vision et se présenter en donneur de leçons est très mince. Et si on fait un faux pas, si on ne prend pas les gens comme il faut les prendre, on peut bien être perçu comme un prétentieux qui se met sur scène pour donner des leçons.

Donc la thématique de la pièce est la suivante : comment se fait-il que nous en soyons arrivés à cela avec les aspects positifs ou négatifs? Non pas que nous sommes dans un ravin, mais tout le monde s’accorde à dire maintenant que nous sommes en crise, et (elle) est multiforme, qu’on le veuille ou pas. Et terminer la pièce par peut-être une ébauche de solutions, par les voies à explorer avec naturellement les mêmes ingrédients qu’ « Ass n unejmaa » : il y a plusieurs personnages, il y a un peu d’humour parce que parfois cela peut être lourd. On remue des choses qui sont très sensibles et douloureuses et donc l’humour permet aux gens de revenir à la surface et de respirer un peu.

Pour revenir à la troupe, le Théâtre Du Renouveau Amazigh (TRA) est officiellement créé. Nous sommes une compagnie à but non lucratif, enregistrée au niveau fédéral. Pour la troupe, je dirai que c’est la troupe du TRA. Il y a eu toujours cinq acteurs, nous avons fait « Ass n unejmaa » à cinq et nous faisons « Abbuh.com » à cinq aussi. Qui sait? Peut-être à la prochaine pièce, il y aura deux ou trois, j’en sais rien. Disons que c’est un peu le vivier du TRA.

S. A. : Votre pièce est mise « en marché », elle doit faire face aux critiques et fera probablement plus tard l’objet d’études. En même temps, votre pièce met à l’épreuve la langue kabyle, « taqbaylit », étant dans un « marché linguistique », elle est en concurrence avec les autres langues. Avec cette « mise en marché », quels en sont les défis auxquels elle doit faire face? Quels en sont les enjeux?

A.S. : D’abord je m’estime extrêmement chanceux pour deux raisons. La première : l’accueil que le public, ici au Canada, a réservé aux pièces est magnifique. J’ai débuté à 46 ans et recevoir un tel accueil, je pense que c’est rare dans la vie d’un artiste et cela a été déterminant dans le fait que j’ai pu continuer par la suite. La deuxième chose, c’est que je n’ai pas besoin de cela pour vivre. Alors qu’il y a beaucoup d’artistes, extrêmement talentueux, peut-être des génies, en Algérie et ailleurs, essayent de vivre avec cela et ils ne le peuvent pas. Donc, ils sont obligés de suppléer à des choses, de faire attention parce que cela peut faire la différence entre manger à la fin du mois ou ne pas manger à la fin du mois. Moi, je n’ai pas besoin de cela pour vivre, j’ai mon travail. Donc c’est un luxe absolument inimaginable pour un acteur. On parlait tout à l’heure d’affranchissement de la tyrannie des nombres, mais ici, on va revenir à l’affranchissement de l’alimentaire et du matériel. Parce que j’ai un travail régulier dans la journée, je mange à ma faim, cela me permet une grande liberté intellectuelle et artistique parce que je ne dépends pas de cela pour vivre. Maintenant, on a besoin de gagner de l’argent avec la pièce parce qu’il faudrait rembourser les salles, etc., mais je n’ai pas besoin de cela pour vivre, c’est la même chose aussi pour les acteurs.

Pour revenir à (la question), j’ai toujours dit que le temps de la lecture militante ou de la consommation militante est bien terminé, c’est bel et bien terminé, c’est fini. Il y a peut-être ma génération ou peut-être la génération d’après la mienne qui continuent encore à consommer de la culture « n tmazight » parce « s tmazight ». Combien d’entre-nous ont acheté des livres qu’ils n’ont pas encore lus jusqu’à présent? Il y en a des dizaines.  Et cela est fini. Et même si ce n’était pas fini, (même) si nous comptons sur la consommation militante de la culture pour pouvoir faire vivre la culture, on va frapper un mur, en bon québécois. J’adore cette expression, on va se retrouver dans le trou. Il est temps maintenant que tous ceux qui créent, tous les artistes se disent qu’on doit créer quelque chose qui doit attirer les gens pour venir parce qu’ils ont du plaisir, parce qu’ils ont de l’intérêt. Donc, le défi est avant tout, avant que ce soit la langue elle-même, c’est dans la thématique, dans la façon d’aborder les choses. Il est important de dire maintenant qu’est-ce qui intéresse les gens, de quoi est-ce que je vais parler aux gens? Bien sûr qu’il y a des sujets extrêmement importants : il faut que nous connaissions l’histoire et que nous la réhabilitions, mais si nous ne faisions du théâtre que sur Massinissa, Jugurtha, etc. l’audience ne sera pas très importante. Il va falloir revenir à cela, on n’a pas le choix.

Un paysage de la Kabylie dans les montagnes du Djurdjura

Avant même de parler du média, du support, du véhicule lui-même, il faut un contenu qui va de pair avec les préoccupations de l’heure. Pour l’instant, les gens veulent des choses qui leur parlent d’eux-mêmes, de leur vie, des grands défis de l’heure.

Maintenant au niveau de la langue elle-même, quelqu’un a dit « une science c’est d’abord une langue bien faite ». Je généraliserai cela à toute création artistique : un film, un livre, une pièce théâtrale, etc. Une langue c’est d’abord une belle langue, non pas une langue sophistiquée, mais une langue qui coule de source.  Je ne pense pas que les gens la recevraient de la même façon que si elle était écrite, rédigée, dite dans une belle langue, notre belle langue. Moi, je pense que le défi est là.

Donc on a deux défis : le premier c’est le contenu; le deuxième c’est le véhicule lui-même. Il ne faut pas que la langue soit hermétique. Si la langue est hermétique, vous loupez les gens. Et il faut que les mots soient justes. Nous avons le luxe d’écrire, donc on a le luxe de prendre de recul. Si je faisais de l’improvisation sur scène peut-être que je n’aurais pas ces moyens, mais je n’ai pas d’excuses. Je suis là, j’écris pendant trois ou quatre mois, le minimum de respect c’est d’essayer d’avoir une belle langue, non pas particulière, mais belle. Une belle langue pour moi, c’est une langue qui ne se contente pas d’un vocabulaire. C’est (en fait) toutes les références auxquelles justement renvoie ce vocabulaire. Par exemple, si je dis « tala », je ne parle pas de l’endroit où on va chercher de l’eau, mais de tout ce qu’il y a autour, de l’ambiance qu’il y a autour. (Aussi,) quand je dis « azemmur », dans ma tête ce n’est pas l’olive, ce n’est pas l’acte de ramasser les olives, qui est un acte technique, mais je le dis de façon est-ce que les gens revoient automatiquement leur enfance, leur grand-mère, leur mère, leurs soeurs quand ils étaient jeunes, etc. C’est toute cette ambiance. Donc, une langue bien faite, c’est ce choix des mots qui apportent des images fortes reliées au vécu, qui prend le vocabulaire comme prétexte pour réveiller en nous des facettes, des mots déclencheurs qui allument d’autres lumières. (D’ailleurs,) c’est valable pour toutes les langues.

S.A. : Existe-t-il aujourd’hui des conditions propices pour l’émergence d’une présence féminine au Théâtre Du Renouveau Amazigh (TRA)?         

A.S. Il y a des intérêts qui ont été exprimés, il y a des femmes qui (me l’ont demandé). Pour moi, ce qui détermine la présence d’une femme comme actrice c’est la thématique. Par exemple, « Ass n unejmaa », c’est dans un café; je ne peux pas mettre une femme, c’est de la science fiction. Pour « Abbuh.com », cela se passe dans un cybercafé, il n’ y a pas de femmes (dans un cybercafé), en ville peut-être, mais pas dans un village. Le lieu ne se prête pas à une présence féminine.

À part « Nna Fadma »,  j’aurais refusé que n’importe qui d’autres (que moi) la joue pour la première fois parce que c’était ma façon de rendre hommage à toutes les grand-mères de Kabylie et je voulais jouer ce personnage-là. J’espère que dans les prochaines pièces, je vais probablement aborder d’autres thèmes qui auront trait à la famille, au couple, à des thématiques un peu plus individuelles.

Il y a donc plusieurs femmes qui m’ont approché et m’ont dit qu’elles sont disponibles pour des rôles.

S.A. : Un message optimiste en dernier?

A.S. :Si mon message n’était pas optimiste, je n’aurais pas fait du théâtre. Je pense que ce que nous avons fait jusqu’à présent et je le dis dans la pièce et fais parler mes personnages : nous avons réalisé des miracles. Sauf que, je crois qu’il est arrivé un temps où nous sommes assez mûrs. (Quand) je fais l’analogie avec la vie d’un être humain, (je dirais que) la culture berbère ou du moins la société kabyle est en train de sortir de l’adolescence. Nous avons vécu sur des mythes, des passions, sur des élans de cœur, etc. Il est temps maintenant, si nous voulons aller plus loin, terminer notre cheminement, aboutir. (Il est temps) de se raisonner, de se regarder dans la glace en adulte et de dire : voici mes forces, voici mes faiblesses. Je n’ai pas le choix, je ne peux pas me débarrasser de toutes mes faiblesses, c’est inhérent à moi, mais j’ai aussi mes qualités. C’est donc avec la combinaison de ces deux choses-là qui me composent que je vais aller plus loin.

Je suis persuadé que la Kabylie ou les Amazighs en général, même si parfois nous étions la cause de nos propres malheurs, nous avons toujours trouvé les ressorts de notre propre salut en nous-mêmes. Les ancêtres ne peuvent plus nous protéger. On ne peut plus compter ni sur les ancêtres ni sur le Djurdjura. Nous devons nous protéger nous-mêmes encore plus c’est à notre tour maintenant de protéger nos ancêtres et les trésors qu’ils nous ont légués et le Djurdjura. Et je pense que nous avons tout ce qu’il faut en nous pour pouvoir les protéger et leur assurer l’éternité qu’ils méritent.

Je suis très optimiste. La pièce que vous allez voir va sonner de temps en temps comme un peu noir, (mais) je pense que le message à la fin est très optimiste.

Entretien réalisé par Saliha Abdenbi Pour KabyleUniversel.

Sources